Du rire aux larmes, où la dépression chez les humoristes

Paraîtrait que les comiques sont aussi dépressifs qu’un ado ayant découvert son premier bouton d’acné. Par peur du bide ? Par crainte d’arrondir leurs fins de mois en présidant le salon de la remorque en Meurthe-et-Moselle ? Six humoristes se sont allongés sur le divan de Brain Matin pour dire ce qu’ils avaient sur le cœur.

Aymeric Lompret

Le métier d’humoriste, quelque part, est de réfléchir toute la journée à ce qui ne tourne pas rond dans ce monde pour en tirer quelque chose de drôle. Forcément, on finit par s’apercevoir de tous les malheurs autour de nous. Et il y en a un paquet en ce moment : l’écologie, un pays divisé, les grèves qui s’accentuent, le Covid, etc. C’est peut-être pour ça que l’on voit de plus en plus de comiques aujourd’hui : on est plus dans le stand-up que dans des spectacles à personnages, tout simplement parce qu’on éprouve sans doute le besoin de se livrer davantage.

Pour ce qui est du métier en tant que tel, disons que ça varie. On a beau être au fond du trou, si un spectacle se passe bien, on oublie tout et on se dit qu’on a la chance de faire le métier le plus cool du monde. Par contre, quand ça se passe mal, la réaction est immédiate. D’ailleurs, c’est une des rares formes artistiques où la réaction est instantanée, contrairement à la musique ou au théâtre. Moi-même, j’ai connu une dépression, une période très délicate pendant presque deux ans, et le rire ne pouvait pas aider. J’annulais les dates, j’étais incapable de faire rire, l’humour me dégoûtait et ça ne m’aidait pas. Je n’arrivais pas à mettre ma vie entre parenthèses une fois sur scène, ce que certains humoristes parviennent à faire très bien.

Mais il ne faut pas tout mélanger : c’est la société qui est dépressive, et non pas les humoristes. Si tu veux des gens déprimés, tu peux aller chez les banquiers et les ouvriers, tu en trouveras tout autant. La seule différence, c’est que l’humoriste est plus loquace, il va mettre des mots sur ses symptômes et les gens vont retenir son propos. C’est peut-être ça, au fond, le problème des humoristes : ce côté égotique, qui fait que l’on aime tellement parler de soi qu’on en a fait un métier.

Bérengère Krief

Lors du premier confinement, j’étais de retour sur scène avec mon nouveau spectacle depuis deux mois à la Gaîté Montparnasse. Je me préparais depuis trois ans pour ça, j’étais heureuse de rencontrer à nouveau le public, et ça a été brutal d’avoir à tout stopper. Cela dit, ça m’a poussé à me poser cette question : qui suis-je quand je ne suis pas sur scène ? Il a fallu que je trouve d’autres manières de créer, que j’apprenne à exprimer autrement mes pensées. Ça été un exercice thérapeutique, en quelque sorte. Loin d’être le premier, pour moi.

Après Bref, j’étais censée être la plus heureuse : la série cartonnait, on me reconnaissait dans la rue, j’avais accès à la notoriété, mais la vérité, c’est que j’étais dans une relation qui ne me convenait pas, je ne pensais qu’à ma carrière, j’occultais le reste et j’ai fini par me rendre compte que je n’avais pas spécialement choisi cette vie. J’étais déprimée et j’avais du mal à mettre les mots sur cette douleur : après tout, comment se plaindre quand on a tout, la réussite et la reconnaissance ? J’ai basculé dans une grande solitude, comme si je n’avais pas de légitimité à être triste.

D’autant que ça allait contre l’image que je renvoyais : mon premier spectacle, co-écrit par Grégoire Dey, était rempli de punchlines. Ça donnait l’impression que j‘étais une snipeuse, hyper dynamique, avec une répartie de dingue. Alors que, dans la vie, je suis plutôt timide, en retrait, mon objectif premier n’est pas de faire rire. J’ai fini par faire de la sophrologie, pour mieux gérer mon stress, et me débarrasser de cette pression qui me poussait à remettre mon titre en jeu chaque soir. J’ai compris que ça venait peut-être de ce jour, alors que j’avais 13-14 ans, où ma prof de théâtre s’est mise à rire lors de ma scène dans une pièce dramatique. Je n’essayais pas d’être drôle, donc j’ai pris sa réaction comme une sorte d’humiliation. Du coup, le rire, aujourd’hui, est devenu pour moi un moyen de maitriser l’action, comme si je montais sur scène pour montrer aux gens quand ils doivent rire ou non, de moi ou de ce que je raconte.

Pierre-Emmanuelle Barré

L’idée du comique foncièrement dépressif une fois sorti de scène est, selon moi, parfaitement fondé. Tous les soirs, en sortant de scène, Gad Elmaleh fait une TS et tous les humoristes américains croisent les doigts en espérant que c’est la dernière fois qu’ils se font piquer un sketch. Mais en ce qui me concerne, je n’ai pas ce problème, parce que je ne suis pas catalogué comme humoriste, je suis plutôt une sorte de guide spirituel qui essaye de faire comprendre aux gens l’importance du rôle de l’esprit sur le corps. En tout cas, c’est comme ça qu’on me perçoit depuis que j’ai arrêté de faire des spectacles pour ouvrir un cabinet de sophrologie.

De toute façon, croyez-moi, le meilleur remède contre le mal-être, ce n’est pas le rire, c’est la drogue. Si j’ai 20 balles, je vais acheter deux ecstas, pas une place de spectacle, et je conseille à tous les gens qui prévoyaient de venir voir mon spectacle de faire la même chose. En plus, lorsqu’on cherche à faire rire, il y a la possibilité de faire un bide et là, ce n’est jamais facile à vivre. Mais l’important, c’est d’avoir des proches pour te réconforter : « Mais non, ce n’était pas nul, et puis tu feras mieux la prochaine fois ! ». À chaque fois que je fais un bide, ou que j’éjacule trop tôt, ma mère me dit ça et c’est vrai que ça redonne du courage. Maintenant, je vous prie de m’excuser, mais je dois y aller, il faut que je finisse de me mettre du vernis à ongle sur les dents. Et ne vas pas écrire dans ton papier que je prends du crack pendant les interviews, je vous rappelle que je connais Gilles Bouleau.

Laurie Peret

Mon spectacle ne parle quasiment que de cette déprime quotidienne que l’on a du mal à concevoir. Ça parle de séparation, de célibat, du fait d’être débordée, etc. Le fait de mettre sur la table toutes ces névroses, ça rejoint l’idée que l’humour est une parade. Pour moi, c’est plutôt de la pudeur et de l’orgueil ; pour d’autres, c’est simplement le désir d’aller mieux. Chacun sa thérapie, et sa façon de la mettre en place. D’ailleurs, je pense que s’il y a de plus en plus d’humoristes, ce n’est pas un hasard : ça signifie qu’il y a un vrai besoin d’aller mieux, peut-être parce que la société est plus angoissante et égocentrée que jamais.

Ce qui est sûr, c’est que ceux qui fournissent le rire ont besoin de se livrer, dans un délire un peu thérapeutique. Ce qui, là encore, rejoint des problématiques actuelles : on vit à l’heure des réseaux sociaux, où les gens se montrent impudiques, où il y a ce besoin de se confier. En tant qu’humoriste, je pense que j’utilise l’humour pour traduire cela. C’est un peu comme si, pour ne pas sombrer, je cherchais le contrepied, dans l’idée de voir le verre à moitié plein. Et je ne suis pas la seule : Franck Dubosc a fait un spectacle sur son divorce, Dieudonné disait qu’il valait mieux rire de là où il venait…. Je les comprends : depuis que je suis gamine, je préfère trouver de l’ironie et du grotesque dans les situations quotidiennes, c’est une façon pour moi de masquer la réalité et de ne pas tomber dans une spirale négative.

Après, ça reste une pression énorme de faire rire, et c’est presque ce qui nous fait le plus mal quand ça ne se produit pas. Je suis droguée aux rires des gens, et il faut gérer la descente d’adrénaline quand ça s’arrête. Je me demande régulièrement si tout ce que je vis actuellement va s’éterniser, si je n’aurais pas un jour le syndrome de la page blanche, s’il ne faudrait pas mieux que je choisisse un métier plus stable. Mais bon, je sais que l’on ne maitrise pas tout, surtout pas l’inspiration, ni l’amour du public

Thomas Wiesel


Ces dernières années, j’ai l’impression qu’on accepte davantage qu’un humoriste nous emmène dans sa psyché, comme Marina Rollman, Blanche Gardin ou même Ricky Gervais et Louis C.K. Je me demande si internet et la possibilité de s’adresser à un public de niche n’a pas permis l’éclosion de cet humour d’introspection, jadis dans l’ombre des humoristes d’observation qui ont toujours parlé au plus grand nombre.

Cela dit, je pense franchement qu’il n’y a pas plus de dépressifs chez les comiques que dans d’autres professions. C’est peut-être juste que, à force de scruter tout et rien pour trouver des choses à dire, y compris sur nous-mêmes, on a fini par développer une certaine sensibilité dans notre façon d’explorer nos pensées obscures, là où un métier plus traditionnel peut servir de barrière. C’est peut-être aussi parce qu’on attend de nous que l’on soit des clowns toujours enthousiastes 24h/24h.

Moi, par exemple, je sais que je suis drôle uniquement dans les circonstances précises de mon travail. En dehors de celles-ci, je le suis parfois, parfois pas, comme tout le monde. C’est donc parfois pénible de rencontrer des gens qui pensent qu’ils vont passer la soirée à t’écouter faire des blagues et qui sont très déçus de réaliser que t’es normal. Je suis quelqu’un d’introverti, je peux avoir avoir des comportements très asociaux. Je me suis même demandé si je n’étais pas sur le spectre de l’autisme… Mais je ne pense pas que ça soit représentatif de ma profession : il y a de tout dans l’humour, des excités et des plus calmes. Cela dit, la seule fois où je me suis retrouvé dans une spirale négative, c’était à cause du rire. Je bossais trop et j’en ai eu ras-le-bol. J’ai pris trois mois de pause où je n’ai ri et fait rire que de manière non rémunérée. Ça m’a fait beaucoup de bien. Le cerveau tourne tellement en permanence à la recherche de la meilleure vanne que ça peut être épuisant. Je pense que c’est important de s’accorder une pause pour recharger les batteries et la créativité.

Mr. Fraize

Je fais un métier extrêmement banal, au sein duquel il n’y a pas plus de dépressifs que chez les coiffeurs. La seule différence, c’est qu’on est en quelque sorte des personnages publics, et qu’on cherche donc à en apprendre davantage sur nous. On est exposé, donc on nous donne plus facilement la parole qu’à des coiffeurs ou des plombiers. Blanche Gardin, par exemple, a fait des séances de psy, et les journalistes s’en régalent. En revanche, là où des artistes comme elle symbolisent quelque chose : c’est la popularisation d’un humour plus cinglant. Quand le stand-up est apparu, beaucoup se sont revendiqués humoristes dans l’idée d’être drôles et célèbres en moins d’un an. Or, là, on voit l’émergence d’un humour trash, qui est certainement lié au cynisme de notre époque. Tous les jours, on nous rappelle que l’on se fait enculer, et on ne peut l’ignorer. L’époque est cynique, on se doit de le montrer. Voilà pourquoi je joue des mecs dégueulasses sur scène : avec le temps, j’ai libéré un clown, un personnage étrange que je me suis façonné petit à petit et qui incarne une sorte de reflet de la société : consommateur, individualiste et fragile comme pas deux… Ça parle aux gens, et tant mieux, c’est le but.

Forcément, il y a peu de moi dans ce personnage, dans le sens où je n’ai jamais compris le monde dans lequel on vit. J’essaye de faire ressortir ce sentiment. Mais je pense que j’ai le recul nécessaire pour ne pas trop me morfondre en cas de non-succès ou de spectacle foiré. Au pire, c’est une mauvaise soirée qu’il faut apprendre à digérer. Je ne vais pas me transformer en clown uniquement pour tenter de faire rire la galerie et donner une image de moi qui n’est pas réelle. Par exemple, ça m’est déjà arrivé qu’on me demande de faire rire les gens en soirée. À ce mec, j’ai simplement répondu : “si j’étais un imprimeur, m’aurais-tu demandé de t’imprimer un document ?”